10/19/2006

Chapitre 1-1 : Seul

Habitué au silence de la grange, à peine troublé par les bourdonnements rassurants de ses Fols, Lupp fut surpris d'entendre le bruit étouffé de la grande porte d'entrée de sa citadelle.

La journée avait pourtant commencée normalement. Réveillé par un rayon de soleil filtrant à travers la poussière qui tapissait la lucarne du fond, il avait comme de coutume presque solennellement exécuté le claquement de langue destiné à ranimer ses Fols. Lupp appréciait particulièrement ce moment. Telle une harmonieuse cohorte de petits soldats répondant au garde à vous de son capitaine, ils allumaient tous de concert leurs jolis yeux jaunes luminescents, aussi amusants qu’utiles dans l’obscurité qui régnait en ces lieux. De la forme d'une petite boule de bowling, ils lui tendaient ensuite ses habits à l’aide de leurs courts appendices rétractiles. C’était seulement une fois que Lupp s’était levé qu’ils s’affairaient à refaire le lit, virevoltant avec fluidité pour changer les draps et lisser l’épaisse couette en plume d’oie.

Tout comme son réveil, la majorité du reste de sa journée était réglée et rythmée comme du papier à musique. Après s'être consciencieusement lavé l'ensemble du corps et peigné ses longs cheveux d'ébène, il se dirigeait vers la salle à manger. Les Fols qu’il avait désigné y terminaient de dresser son petit déjeuner diététique. D’autres devait déjà s'hâter d'aller ranger et désinfecter la salle de bain à peine utilisée. On ne pouvait faire plus prévenants et dévoués que les Fols.

Comme ils le lui avaient enseigné, il mastiquait avec soin ses aliments, toujours les même, une pomme croquante, un jus d'orange frais et du lait chaud parfumé au miel. Si les Fols disaient que c’était bon pour lui, c’est que ça devait être vrai.

Le reste de sa matinée était consacré aux études, cloîtré dans cette grande salle, bastion du savoir et de la connaissance où il avait appris à parler, compter et écrire. Il y étudiait intensivement aujourd'hui des matières comme les mathématiques, la littérature, la physique-chimie ou encore la biologie. Les Fols étaient de remarquables enseignants.

Aux alentours de midi, généralement lassé d'entendre les voix monocordes de ses maîtres et serviteurs, il les priait de dresser la table pour le déjeuner. Son repas traditionnel avalé, il se reposait sur un amas de vieux coussins douillets avant d'aller faire de l'exercice physique, assouplissements et arts martiaux divers étant généralement au programme. Malgré leur morphologie, les Fols étaient expert en la matière.

Une dernière et longue séance d'étude s'ensuivait alors, et la fin de l'après midi pointant, il s'accordait enfin le droit d'aller flâner dans le vaste grenier qui lui servait également de chambre.
Ah ce grenier… de loin l’activité qu’il affectionnait le plus dans ses longues journées monotones, il ne s'était en effet jamais lassé d'y fouiner librement. Malgré sa taille imposante -il occupait tout de même toute la surface du dernier étage- , il le connaissait par cœur dans ses moindres recoins, chose normale après ces 14 années passées à l'explorer. Pourtant il trouvait toujours quelque chose à y faire. Observer les araignées patientant tranquillement dans un recoin de leur toile, dégoter un vieil objet étrange et l'essayer, surprendre un rat en train de grignoter un bout de fromage, jouer à des jeux stupides, enfantins, de société ou de réflexion avec ses Fols… autant d’activités différentes qu'il variait gaiement au grés de ses envies ou de son humeur.

Véritable soupape de sécurité à l'ennui mortel que pourrait provoquer ses journées se ressemblant toutes, le grenier était pour lui un lieu magique, un lieu où il pouvait même s'adonner à la peinture, la sculpture et l'écriture, laissant déborder sa créativité. Ces élans artistiques, c’était l’extérieur qui les lui inspirait. Il n’avait jamais quitté sa citadelle, mais une fissure dans le mur ouest de sa chère grange lui permettait de subrepticement glisser un œil vers le dehors.

La contemplation de cette étroite ouverture, si fascinante à ses yeux, était le seul rituel inhérent à ses instants de liberté passés dans sa chambre.
Il aimait tant regarder les arbres, et constater avec admiration la couleur et l'apparence de leur majestueuse arborescence qui évoluait au fil des saisons. On pouvait même parfois y apercevoir des oiseaux, qui au printemps, revêtus de leurs plumages chatoyants aux couleurs variées, venaient y nourrir leur progéniture tout en glissant sur le vent frais. Ce même vent qui d’ailleurs, venait s’engouffrer dans sa grange pour s'écraser sur son visage, parfois presque avec agressivité, même si la plupart du temps il s’agissait d’une tendre caresse offerte à sa peau. Et que dire du spectacle de la végétation environnante, s’ondulant sous son impulsion dans un sabbat chaotique et ensorcelant…?
Belle et étrange à la fois était la nature, changeante, elle se métamorphosait et s'adaptait pour finalement s'accaparer une nouvelle parure, comme pour se consoler de son immobilisme, comme pour paraître neuve et méconnaissable face au temps qui coule.
Tout le contraire de sa vie.

C'était ainsi absorbé dans son recueillement, que le son de la porte d'entrée qui s’ouvre se fit entendre au rez de chaussé de sa vaste demeure.

Cela pouvait paraître stupide, mais c'était la première fois.Toutes les portes de son environnement s'ouvraient en effet normalement avec un léger bruissement électrique, hormis bien sûr, la vieille trappe en bois menant à son grenier.
Ce grincement plaintif, qui semblait hurler la joie et la souffrance d'un homme devenu libre, mais qui n'ayant jamais vu le ciel voit ses yeux s'embraser à la lumière du soleil, Lupp ne le connaissait pas.

Terriblement excitant et effrayant à la fois. Pour la première fois depuis des années, son coeur battait si fort qu'il faisait vibrer comme des cordes à linge ses artères en ébullition. Malgré la relative indifférence des Fols face à l’apparition de ce nouveau son, Lupp le sentait au plus profond de lui même : aujourd'hui ne serait certainement pas un jour qui comme les autres, se poursuivrait dans la tranquillité et l’ennui d’un souper bien chaud.