10/19/2006

Chapitre 1-2 : Seule

C’est avec surprise que Lysis sentit l’imposante porte de bois massif s’ouvrir aussi facilement, malgré l’effroyable crissement des gonds, visiblement pétrifiés dans leur carcan de rouille avant son intervention. Elle n’avait pourtant pas forcé tellement fort. Une simple pression du plat de la main, plus par curiosité que par espoir de rentrer dans cette baraque un peu bizarre.

C’est vrai qu’elle avait quelque chose de sacrément étrange. On aurait dit grossièrement une sorte de manoir, visiblement assez ancien et imposant pour faire partie du patrimoine architectural européen. Tout aurait put sembler finalement banal à deux détails près : le lieu n’était indiqué par aucun panneau et était construit au beau milieu d’une clairière, en pleine forêt, sans aucun moyen d’accès pour un véhicule de touriste lambda. Autre constat assez troublant, l’absence totale de fenêtres, ce qui permettait de remettre sérieusement en doute le fait que cela ne soit qu’un bâtiment d’époque tout à fait conventionnel. Ca aurait du lui donner un air d’établissement carcéral, mais quelque chose, dans son architecture, son aspect ou son aura excluait immédiatement toute naissance de cette possibilité dans l’esprit, il y avait quelque chose de trop royal d’imprégné dans ces murs. Déroutant. A l’orée d’une clairière isolée, l’apparition d’une telle citadelle, si majestueusement hermétique et ainsi confinée à l’abri des regards, avait même quelque chose de presque surnaturel. Un magnétisme particulier émanait d’elle, c’était comme si elle n’était pas de ce monde, hors du temps et hors de l’espace que Lysis avait pour habitude de côtoyer. Bien qu’arrivée ici par hasard, c’était sans la moindre hésitation et les yeux fixés de fascination sur son étrange découverte que Lysis s’était avancée, jusqu’à atteindre après une volée de marches cette impressionnante porte d’entrée.

Lorsqu’elle jeta un premier coup d’œil à l’intérieur, l’obscurité et la fraîcheur stupéfiante eurent tôt fait de tempérer son intérêt pour la bâtisse. Elle était visiblement abandonnée, et Lysis n’était pas d’humeur à jouer les exploratrices, pas aujourd’hui en tout cas. Elle redescendit les marches menant au pallier et s’éloigna, le froid commençant presque à endolorir ses jambes découvertes sous la jupe de son ensemble de lycéenne.
Il ne lui fallut pas marcher bien longtemps pour se rendre compte qu’elle avait un peu mal à la tête et ressentait de légers vertiges, probablement le fruit des émotions qui lui avaient étés imposées aujourd’hui. Elle s’allongea dans l’herbe parfumée, à l’ombre d’un gros chêne, et commença à se masser délicatement les yeux. Comment est ce qu’elle avait bien pu arriver ici, et saurait elle au moins rentrer chez elle ce soir ? Si seulement elle pouvait perdre cette sale manie de partir au quart de tour dès qu’elle se sentait dépassée par quelque chose, songea-t-elle, alors qu’une sensation de bien être commençait à naître au niveau de ses tempes, si douloureuses il y a un instant. Il avait fait fort cette fois ci, il faut dire. Il, c’était son petit ami. Marc. Le genre de petit ami, qui pour une fille de 17 ans comme Lysis, était forcement sensé être le premier et le seul homme de sa vie. Et bien on ne pouvait pas franchement dire que c’était gagné, surtout depuis ce midi. Leurs disputes n’avaient cessées de s’amplifier ces derniers temps, elle lui reprochait ses fréquentations peu recommandables, il lui reprochait d’instaurer une dictature sur sa vie. Situation dramatiquement commune et presque trop stéréotypée pour être vrai, par moment, Lysis avait vraiment l’impression que sa vie était écrite à l’avance par un scénariste débutant de soap miteux, tout juste bon à titiller l’émotivité d’une fillette en fleur. En tout cas, en ce lundi d’Avril, le scénariste avait visiblement décidé de la faire craquer pour de bon. Il suffisait de se remémorer la série de petites injustices qui s’étaient accumulées dans sa matinée : réveil cassé, brimades par ses professeurs pour cause de retard, 0 à son dernier devoir de math -pour cause d’absence alors qu’elle l’avait bel et bien fait et rendu-, gourmette de ses 15 ans égarée… et pour clore le tout, Marc bien sûr. Alors qu’elle cherchait sa gourmette dans l’une des poches de la veste qu’il avait laissé sur la chaise du self pour aller aux toilettes, elle avait trouvé ce qui ressemblait fort à de la drogue. Avec des seringues en plus. Trop c’était trop, et un échange stérile de reproches plus tard, elle essayait de s’éloigner le plus loin possible de lui et des autres en pleurnichant. C’est vrai qu’elle avait souvent tendance à s’emporter, mais cette fois c’était sans commune mesure avec les occasions précédentes. Elle s’était carrément arrangée pour quitter sa petite ville avec les transports en communs, et s’était enfoncée à pied dans une des dernières forêts de France réellement sauvage, libre d’accès et gratuite. Eh oui, c’était ça le monde en 2111, comme le répétait sempiternellement le parti écologiste français, qui comme d’habitude avait perdu les dernières élections. Au moins, il restait quand même à Lysis cette chance de vivre dans une agglomération relativement jeune et pas trop éloigné d’un endroit comme celui-ci.

Elle rouvrit les yeux et se redressa pour consulter son Com³ (Communication Computer Complex), afin de voir un peu ou elle se trouvait exactement. Elle n’avait qu’un système gps ancestral, mais suffisant pour s’apercevoir qu’elle s’était enfoncée à plus de 6km dans la forêt. Mais bon sang quelle mouche l’avait piquée ? Elle ne s’était absolument pas rendu compte de la distance parcourue et du temps écoulé, comme si sa crise l’avait mis dans un état second relevant limite de la psychiatrie. Ouais ça devait être ça, elle était devenue complètement folle. Elle envoya son Com³ cogner violemment le tronc du chêne et se rallongea, la tête enfouie entre ses bras. Cela ne dura cependant qu’un instant, elle n’avait même plus la force de sangloter, elle se redressa une poignée de secondes plus tard, et récupéra son Com³ , intact bien évidemment, même les modèles les plus anciens résistaient à l’immersion et aux chocs les plus violents.

Elle s’apprêtait à définitivement sortir de la clairière, quand un bref flash la fit se rappeler de l’étrange bâtisse. Un flash qui lui disait, que de la laisser comme ça derrière elle, sans même la regarder ne serait-ce qu’une dernière fois, avait presque quelque de quasi-insultant. Elle reposa les yeux sur celle ci, et immédiatement la fascination farouche pour sa présence réopéra. Elle était là, face à elle et trônant fièrement au milieu de sa clairière, la porte grande ouverte en signe de défi. Lysis détestait qu’on puisse la qualifier de trop curieuse, c’est vrai qu’elle n’aimait pas beaucoup qu’on lui cache des choses, mais pas plus que tout les autres gens normaux, se plaisait elle à répéter pour s’auto convaincre de sa convenance. Toujours est il qu’elle ne savait si c’était la fatigue ou un début de folie, mais cette maison ne l’intriguait plus, cette maison la narguait. Drapée dans son mystère, enorgueillie dans sa singularité, elle semblait revendiquer sa virginité, exposant fièrement l’entrée inviolée de ses secrets. Lysis ne pouvait résister à ce genre de provocation, et lentement mais sûrement, le pas ferme et l’allure décidée, elle se mit à escalader les marches menant au pas de la porte. Elle n’avait pas vraiment fait attention aux escaliers la première fois, d’un gris discret mais étrangement lisses, leur contact, même au travers d’une semelle de chaussure, ne faisait pas penser à la pierre. Elle observait ces curieuses marches tout en continuant à avancer, quand une sorte de geignement arriva à ses oreilles. Elle s’arrêta net, ne sachant s’il n’était pas plus sage de céder la place à la méfiance.